Le débat autour de la violence des jeunes est toujours d’actualité. Les violences sont une mise en tension hélas souvent  spectaculaire de ce qui pourtant mérite plus de sérieux.

Il ne semble pas par exemple qu’aborder la  prévention de la délinquance sur un versant strictement sécuritaire et répressif soit à même hélas d’éclairer la question, sinon de la régler.  Les analyses et les solutions du côté des questions économiques et éducatives ne suffisent pas non plus devant des actes graves. Les solutions et explications politiques elles non plus ne me semblent pas suffisantes.Certes, elles ont toute leurs importance. Cependant, même si l’on peut savoir gré à tous les politiques qui essaient bien sincèrement de trouver des issues, il me semble que l’on ne trouve plus, chez aucun, trace d’une analyse de ce malaise qui prenne appui sur un savoir éclairé par nos pratiques de cliniciens et de psychanalystes (j’y reviendrai une autre fois ailleurs mais c’est désespérant à quel point par exemple le PS ne fait plus aucun cas de l’état pitoyable des structures de soins, de la pédopsychiatrie ou récemment de cette honteuse loi sécuritaire sur la psychiatrie, pour ne citer que cela).

Je voudrais cependant ici prendre un autre angle, instruite par une expérience auprès d’éducateurs dans les banlieues et rencontrant par ailleurs  pas mal d’adolescents en cabinet. Ceci n’exclut en rien de mon propos toute une autre partie de la jeunesse qui ne souffre pas de carences matérielles mais qui n’est pas pour autant à l’abri de désordres. Certains actes on le voit bien révèlent la pulsion dans ce quelle a de plus acéphale, dans le ratage de son nouage au symbolique. Nous voici face à un réel devant lequel nous nous sentons souvent bien impuissants.

Alors pour tenter de donner un peu de sens, ne faisons pas l’impasse sur ce qui fait le cœur de l’humain et sa subjectivité. Certes il faut tenir compte de la dimension socio-économique à la fois pour les causes et pour les remèdes, voire parfois des coordonnées culturelles, avec prudence, mais aussi à part entière du champ psychique, interroger nos actes et nos paroles et leurs conséquences. Le versant répressif et punitif couplé au versant socio-éducatif ne vaut que noué à une troisième dimension qui laisse au sujet sa place dans le discours, et ses questions quant à son désir et sa jouissance. Autrement dit, il est bon de s’intéresser là à la causalité psychique, au discours à sa causalité et à ses effets. A la causalité logique, puisque l’inconscient et ce qui détermine le sujet, ce sont bien des affaires de logique.

Cette jeunesse, dans sa violence, cette jeunesse perdue, agressive, déliée, elle est notre symptôme et en même temps  le produit de notre culture ; La question nous est posée certes de façon brutale : en quoi et de quoi cette déraison, ce hors-lien dont on est parfois les témoins, nous font-ils signe ? Devant quelles pathologies du désir nous trouvons-nous, qu’avons-nous raté ?

A tous les étages de la société française le constat peut être fait d’un rapport de violence au plus quotidien du terme et d’un manquement, je ne dis pas d’un manque, mais d’un manquement : manquement à la parole, manquement pour la Loi, manquement au dire. Ce manquement est celui d’un rendez-vous avec l’autre toujours raté, toujours remis, parce que l’autre lui-même est pris dans son propre rapport au « consommer ». Oui consommer de l’autre, consommer de l’objet, consommer le ou la partenaire, consommer de l’électorat, du journal, de l’info, de la culture ; avoir, posséder, jouir…un dérèglement de jouissance généralisé fait écho à une marchandisation à outrance (dont le désir lui-même n’est pas exclu) couplé à une pente communautariste et identitaire savamment entretenue par des hommes de pouvoir, pour qui parfois la loi religieuse serait au-dessus des lois républicaines. Dans la même logique, bon vouloir, mesures discrétionnaires, critères en tous genres, font couple  avec exclusion, dérives et toute-puissance omniprésente. Il semble que la parole n’ait plus fonction prioritairement que de jouissance comme l’avait bien vu Jacques Lacan ; son versant imaginaire prend le pas sur l’amarrage symbolique. Rien ne vaut parce que tout se vaut à s’engloutir dans le grand marché faisant le lit à des sortes de pères jouisseurs trop amoureux de l’ordre et à peine masqués.

La désunion, voire le délitement des familles, pour causes économico-sociales mais tout aussi bien pour causes de mutations subjectives, ne permet pas ou plus une assise et un appui identificatoire certes fictif mais efficace à tout le moins et la transmission d’un « désir qui ne soit pas anonyme » comme le dit Lacan.Ce n’est pas à regretter, c’est un constat plutôt qu’un jugement.

Modèle du politique, l’homme éclairé quant à lui a cédé la place trop souvent au camelot ou au bonimenteur voire à l’expert es-critères multi- fonctions et cumulard, pris lui-même dans ses passions. Les gratteurs de papiers et sondeurs en tous genres, plutôt que d’éclairer le monde, renforcent répétitivement ce mécanisme de formatage propagandiste , loin de toute élaboration singulière inventive.

Pourquoi donc tous ces enfants dans leur maturation psychique, dans leur parcours de vie naissant, n’y trouveraient-ils pas eux aussi matière à jouissance, à jongler avec des bouts de vérité en toc, à faire commerce aussi bien de ces petits bouts de shit/merde et de leurs marques sur le corps, qu’à brûler ce qui du plus proche leur est le plus lointain, illustrant là cette inquiétante étrangeté et cette double face de l’agalma, ce qui est à la fois l’objet précieux et le déchet. Eux s’identifient aux déchets là où ils voudraient un peu de lumière (d’où la pente spectaculaire des montées sur la scène, mensonges, crimes), ou tout aussi bien ils s’érigent en maître absolu. La dictature consumériste ils en portent les marques. Pourquoi donc la sanction ne serait-elle alors que pour eux ?

Il faut  redire bien sûr ici une fois encore le manque cruel de structures accueillantes de toutes sortes : sociales, sanitaires, éducatives, de soin (celles-ci dont on ne parle jamais dans aucun programme politique) ; il faut insister sur l’absence de mise en œuvre radicale de lutte contre les trafics et économies parallèles.

Il faut aussi différencier ce que l’on nomme le malaise social et les pathologies psychiques. Cependant il arrive que les deux se recouvrent, ou bien se répondent et se répliquent. Les crises identitaires, les remaniements  subjectifs de certains jeunes sont parfois poussés à l’extrême de la violence. Suicide, criminalité, auto-agression, hétéro-agression, viol, sont des signes en réponse à ce qui ne va pas chez le sujet. Souvent, ce sont des personnes dont la maturation  psychique est en panne. Souvent, et cela effraie à juste titre, il y a  une absence de culpabilité telle qu’on se demande si quelque chose a opéré d’un refoulement. Souvent, il y a une pente paraonoïde qui doit être déchiffrée, comme structure ou bien comme trait identificatoire, passage alors vers une possible construction.

ll reste à entendre un par un leur souffrance et leurs cris et leurs coups. Là où l’imaginaire règne en maître par rapport à un symbolique défaillant, rien d’étonnant à ce que le retour dans le réel soit massif  par la voie des passages à l’acte. Dérober, entamer, prélever, violenter, prendre les objets de l’autre, prendre l’autre pour un objet, telles sont les réponses à cette injonction de jouir énoncée comme ce que l’autre me doit, ce qui me revient, ce qui me manque. Cette rage de détruire soi-même ou l’autre est ce qui n’a pas été noué à l’idéal, ou plutôt je dirais : elle est, elle ex-siste comme indice du réel parce que nous sommes dans une “civilisation dont les idéaux seront toujours plus utilitaires, engagée qu’elle est dans les mouvements accélérés de la production”[1].

Alors oui il faut de la sanction, mais il faut aussi et surtout des lieux de passage, des lieux d’accueil pour venir dire, pour que des professionnels avertis puissent sans dogmatisme accueillir ce malaise, ces symptômes, cette haine parfois . Des milliers de petites oasis où la parole est prise au sérieux et ou, peut-être, pour l’un ou l’autre quelque chose pourra venir se nouer  et s’entendre de ce qui le fait responsable de son dire, de son être, de ses actes et ses conséquences. Viser à transformer la plainte (souvent victimaire) en une authentique acceptation de soi, aider à trouver une posture dans le réel.

Être un homme. Où et comment penser l’étayage identificatoire? L’agressivité en place et lieu de la force[2], la violence en place et lieu de l’amour, la jouissance, toujours en excès, en place et lieu du désir, défense contre le réel. A quel Autre emprunter pour un temps les traits, à quel Autre adresser pour un temps ses questions sur la vie, à quel Autre supposer un savoir? Quel nouage opérer qui ne serait pas anonyme ?

Ainsi est-il sans doute plus à portée de voix de dire  “je suis un délinquant” ou bien “je suis un produit de la banlieue » (j’apprends en effet que certains d‘entre eux retournant non sans ironie le message, fabriquent pour les vendre des tee-shirts ainsi « imprimés”) ou bien encore récemment « je travaille, je suis un voleur » que de dire « “je suis un homme”, ce qui, dans sa pleine valeur, ne peut vouloir dire que ceci: “je suis semblable à celui, qu’en le reconnaissant comme homme, je fonde à me reconnaître pour tel” »[3].

Voici quelques réflexions sur ce qui agite notre communauté nationale. Il me semble tout à fait essentiel de s’y pencher sans relâche parce qu’ils sont à la fois notre germination future et ce qui nous dit : « éclaire ma lanterne, arrête-moi de glisser dans ma pulsion de mort ». Si  nous sommes là pour transmettre du désir, il reste alors peut-être une possibilité de ne pas laisser tous ces petits êtres (oui certains sont dangereux et violents et hors lien) se détester autant.

Que là où était la jouissance vienne le plaisir, liaison de la vie, ainsi que nous le montrent par ailleurs beaucoup de jeunes  dans leurs créations et leurs inventions.

PS: Mme Royal, dans son désir hautement estimable de trouver des remèdes et des issues, invente actuellement plusieurs pistes pour, dit-elle à peu près, qu’aucun jeune ne se lève  le matin sans une activité; il serait bienvenu qu’elle ait en tête que certains n’arrivent de toute façon pas à se lever , et que pour ceux-là, une minorité certes mais ils existent, il faut sérieusement penser à inventer qui et quoi les aidera à retrouver l’estime d’eux-mêmes, et le chemin éventuel de la collectivité. A (re) mettre les pieds dans leurs chaussures.


[1] LACAN J., “Introduction théorique aux fonctions de la psychanalyse en criminologie”, Ecrits, Paris, Seuil, 1966, p.137.

 

[2] LACAN J., “L’agressivité en psychanalyse”, Ecrits, Paris, Seuil, 1966, p. 120.

[3] ibid, p.118.